Quand l’Amérique découvrait l’Orient…Part 2 - France USA Media

Quand l’Amérique découvrait l’Orient…Part 2

bushjerusalem

…SUITE….
Vous mentionnez la Guerre de Sécession (1861-1865). En quoi estimez-vous qu’il s’agit d’un tournant majeur dans l’histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient ?
La Guerre civile a vraiment changé le Moyen-Orient, drastiquement. Les textiles anglais et français étaient dépendants du coton américain. Lorsque la guerre entre le Nord et le Sud a éclaté, la France et l’Angleterre se sont tourné vers l’Egypte, qui a gagné énormément d’argent avec ses exportations de coton. Pendant ces quelques années, l’Egypte était très à la mode. Savez-vous que Bartholdi a dessiné la statue de la liberté en femme égyptienne voilée et que celle-ci devait se trouver à l’ouverture du canal de Suez ? Mais lorsque le commerce du coton a repris avec l’Amérique, l’économie égyptienne a fait faillite. La statue est donc partie en Amérique. De plus, de nombreux officiers américains qui avaient combattu pendant la Guerre de Sécession sont allés construire des écoles en Egypte. De nombreux militaires égyptiens ont donc été influencés par la modernité militaire américaine.

Pourquoi l’esclavage a-t-il aussi été un élément-clé dans ces relations, à l’époque ?
Revenons au 19ème siècle et au dernier essai rédigé par Benjamin Franklin, à la fin de sa vie, et dans lequel il se compare à un prince algérien. Il fustige l’hypocrisie des Américains, qui critiquent les prises d’otages d’occidentaux en Afrique du nord par les Maghrébins, mais qui eux-mêmes institutionnalisent l’esclavage des Africains. Tous les écrits sur la violence de l’esclavage au Moyen-Orient ont inspiré les abolitionnistes américains. James Riley, un marin américain capturé en Méditerranée, devenu esclave, torturé et affamé, a écrit une autobiographie intitulée Souffrance en Afrique dont le succès a été fulgurant. Parmi ses lecteurs, un jeune homme d’une ferme de l’Illinois nommé Abraham Lincoln. Ce fut l’une des influence majeures dans sa politique abolitionniste.

Mark Twain, l’un des touristes au Moyen-Orient ayant écrit à son retour, a dit détester les Arabes, mais les a aussi comparé aux Américains à cause de leur “soif de violence”. Quel a été le véritable impact de son récit ?
C’est ce livre qui a rendu Mark Twain célèbre, après son voyage en 1867. Il n’avait rien à dire de positif sur le Moyen-Orient. Et rien de positif non plus sur l’attitude des Américains au Moyen-Orient. Mais le mythe romantique de cette région a malgré tout persisté.

Dans les années 1880, il y a eu une immigration massive de Juifs aux Etats-Unis. Sont-ils restés en contact avec la Palestine et quel type de relation avaient-ils avec la région ?
Principalement, ils envoyaient de l’argent aux rabins pauvres restés en Palestine. Par exemple, Nathan Straus, le propriétaire des magasins Macy’s aux Etats-Unis, a aidé à l’achat de nombreuses terres qui a permis l’édification de la ville Netanya, nommée ainsi pour lui rendre hommage. Mais la plupart des juifs souhaitaient surtout s’intégrer à leur nouveau pays, à la nouvelle Terre Promise, plutôt qu’être tournés vers “l’ancienne” Terre Promise.

En 1902, on note la première apparition du terme “Moyen-Orient” (”Middle East”). En quoi est-ce un événement important ?
C’est un nouveau concept à l’époque qui permet de voir la région de façon stratégique, désormais. Et non plus uniquement sous l’angle économique et religieux. Avec ce terme, l’idée se répand que si l’on contrôle le “Moyen-Orient”, on contrôle le monde.

Au tournant de la fin du 19ème siècle et du début du 20è, on assiste cette fois-ci à une immigration arabe aux Etats-Unis. Cela a-t-il changé le regard porté par les Américains sur la région ?
Ce n’est pas une vague massive, mais environ cent mille Arabes qui se sont installés aux Etats-Unis, un peu partout, en effet. Leur influence a été importante dans l’architecture, notamment. Certains d’entre eux étaient des poètes. Je pense évidemment à Khalil Gibran, l’auteur du Prophète. Il y eut un fort impact sur la culture américaine et aujourd’hui, il y a de nombreux arabo-américains qui comptent dans la société, comme Ralph Nader (porte-drapeau du droit des consommateurs, candidat à l’élection présidentielle en 2000 et 2004).

Vous soulignez que la présidence de Théodore Roosevelt (1901-1909) a été majeure dans l’histoire de ces relations. Pourquoi ?
Il n’a pas été le premier président à s’impliquer dans la région. Mais Teddy Roosevelt fait partie de cette école favorable à l’impérialisme américain. A l’extrême opposé de Mark Twain, dont on parlait précédemment, par exemple. Roosevelt était un homme de pouvoir. Il envoyait la flotte dès qu’il voulait faire pression, sur les Ottomans ou les autres. Il a encouragé le missionnarisme. Au Maroc, il a envoyé la flotte pour libérer des otages américains. En 1909, sa visite en Egypte était marquée par sa position contre le nationalisme arabe. Résultat, il y a eu une énorme manifestation sous les fenêtres de son hôtel au Caire. Ce fut la première manifestation anti-américaine au Moyen-Orient, bien qu’à l’époque les Egyptiens admiraient beaucoup le peuple américain.

La Première guerre mondiale a-t-elle changé la nature des relations entre Américains et orientaux ?
Les Etats-Unis, jusqu’alors isolationnistes, ne sont entrés en guerre qu’en 1917. Et ils n’ont pas été impliqués dans les combats au Moyen-Orient. En revanche, c’est au lendemain de la Première guerre mondiale que les Américains ont commencé à s’intéresser au pétrole de la région. La guerre n’a pas changé directement le comportement des Américains, mais le fait qu’ils ne soient pas militairement présents a change le point de vue des Orientaux envers eux. Il faut se souvenir que l’administration de Woodrow Wilson (1913-1921) était très anti-impérialiste, contrairement aux Français ou Anglais, très présents dans la région.

En guise de conclusion, diriez-vous que les Etats-Unis ont toujours voulu, tout au long de leur histoire, changer le Moyen-Orient ?
Oui, toujours. Les Etats-Unis ont toujours voulu que le Moyen-Orient ressemble à l’Amérique. C’est clairement l’effet miroir. Pour les Américains, cette région est une version plus sombre, plus délabrée, de l’Amérique. Et c’est toujours vrai aujourd’hui avec l’intervention américaine en Irak ! Avec l’idée qu’on peut faire ressembler le Moyen-Orient à l’Amérique.

Après trois siècles de relations, comment expliquez-vous que les Américains reproduisent la même erreur ?
Je crois que cette fois-ci, après l’expérience de l’Irak, les choses changeront. Les Américains regarderont la région différemment. Jamais ils n’avaient pensé perdre une guerre au Moyen-Orient. Cela va être un vrai choc. Dans le livre, je cite George McClellan, général nordiste pendant la Guerre de Sécession et candidat malheureux à la présidence. Après la guerre, il est parti voyager au Moyen-Orient et a publié une série d’articles incroyables. Il y explique que les Américains ne voient pas le Moyen-Orient tel qu’il est, mais qu’il projetent leur propre image. Il écrit alors que “tant qu’ils persisteront à refuser que cette région a sa propre culture, sa propre civilisation, les Américains seront condamnés à ne pas comprendre la région”. Je crois que cette phrase devrait être inscrite sur les murs de la Maison Blanche (rires) !
FIN

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