Avedon : Une vérité brute et épurée
Par Audrey Epeche | 20/09/2008 | Catégorie: Culture, HebdoParis – France USA Media
Le Jeu de paume, à Paris, présente 270 œuvres du photographe américain. Cette rétrospective de Richard Avedon (1923-2004), la première en France, permet d’approcher l’un des plus grands portraitistes du XXème siècle.
Photographe de mode, Avedon incarne l’homme qui bouscula la photo chez Harper’s Bazaar à son arrivée à Paris en 1946… il est celui qui fit sortir les mannequins de leur simple rôle de porte manteau, statique pour mettre la femme haute couture en mouvement. Dovima fuselée dans sa robe Dior posant dans la sciure au beau milieu des pachydermee, Audrey Hebburn mutine s’amusant de l ’objectif devant le comptoir chez Maxims, Suzy Parker, en robe bustier de Lanvin-Castillo, s’encanaillant dans une gargote de la rive gauche, ou s’élançant vêtue d’un manteau de Dior en patins à roulettes place de la Concord…Avedon crée l’image de mode novatrice, résolument dynamique mettant en scène de manière inédite les mannequins et les vêtements.
Portraits
Mais cette rétrospective célèbre principalement le grand portraitiste du XXème siècle que fut incontestablement Richard Avedon.Des portraits sobres, nus, sur fond blanc se succèdent. Beaucoup de célébrités ont été immortalisées : les Beatles, John Ford, Francis Bacon, ¬Charlie Chaplin, Malcom X, Samuel Beckett pour n’en citer que quelques un. Mais aussi Janis Joplin, Igor Stravinsky, Truman Capote…
On reste magnétisés par tous ces regards qui se posent sur la pellicule. Tous sans exception révèlent la profondeur du sujet, celle de son âme. Sur ce simple fond blanc, toujours le même, Avedon immortalise le regard plein de détresse de Marylin Monroe qui se révèle dans toute la fragilité de son être…Les icônes volent en éclats sous l’objectif d’Avedon pour mieux révéler l’humain.
In the american west
Parmi ce foisonnement de clichés, In the American West, série magistrale de 124 portraits grandeur nature réalisée entre 1979 et 1984, est certainement la plus marquante. Comment oublier le visage d’ange de ce jeune garçon, tenant un serpent à sonnette éventré dans ses mains, le regard halluciné ? Ou encore ceux de ces héros du quotidien, farmers appauvris du Middle West, mineurs de charbon, serveuses, chauffeurs routiers, vagabonds ou malades psychiatriques au regard sans fond.
C’est un choc frontal que l’on ressent en se confrontant au regard de ces anonymes. Des clichés sans concession plein d’humanisme qui témoignent du déclin d’un système de valeurs ! Pour cette série, on retrouve le style légendaire, percutant, anti-glamour : fond blanc, grand format, prise de vue frontale et absence d’accessoires pour ne pas perturber la lecture de l’image.
Ces « portraits-manifestes » d’une formidable dignité ont été sélectionnés parmi les 752 images prises par Avedon en sillonnant, cinq années durant, dix-sept États de l’Ouest. « Ce sont des gens extraordinaires dans leur apparence même ; c’est une classe sociale qui n’a jamis été décrite ni observée. Le fond blanc isole le sujet par rapport à lui-même et à son environnement ; il permet d’explorer la géographie du visage, les continents inconnus du visage humain », commentait-il en 1985, livrant ainsi une Amérique en récession sur fond neutre, dans la lumière crue du jour. Les portraits de cette Amérique de l’Ouest à eux seuls constituent une étude psychologique, clinique, brutale, percutante, sans fards … Tous les regards des autres captés dans ses photos, nous renvoient à Avedon lui-même. Dans le regard de ces sujets, c’est son regard acéré que l’on retrouve.
Voilà donc l’art d’Avedon : l’art de la vérité crue, celle qui se cache sous les paillettes comme sous le charbon des mines ou la crasse de ces vagabonds laissés sur le bord de la route quelque part à l’Ouest. Avedon : Un révélateur. Un peintre de la réalité dont le regard n’en finit pas de nous magnétiser !
