L’Ouest américain sous la menace de pénurie d’eau
Par Guillaume Serina | 12/12/2009 | Catégorie: Economie, Hebdo
Article publié dans “Le Monde Magazine” en septembre 2009.
Pour la troisième année consécutive, l’état de sécheresse a été déclaré en Californie. Le manque de précipitations, l’abus de l’irrigation, le réchauffement climatique et le mode de vie américain sont autant de facteurs qui inquiètent les spécialistes. A court terme, l’équation moins d’eau pour une population toujours grandissante peut aboutir à des situations environnementales, économiques et sociales inquiétantes. Enquête.
Las Vegas (Nevada) et Los Angeles (Californie) - France USA Media
“Con te partirooo” C’est bien le tenor italien Andrea Bocelli que l’on entend. Il est 23h30, sur le fameux Strip de Las Vegas. Les fontaines de l’hôtel-casino Bellagio offrent un spectacle éblouissant. La foule, massée devant la rambarde, paraît sous l’emprise totale de la danse aquatique. Vegas : ses constructions démesurées, ses autoroutes et son désert. Le symbole de l’Amérique délirante, où l’audace n’a pas de limite. Le mauvais goût non plus. Et où les ressources naturelles sont utilisées apparemment sans retenue, par une population de deux millions d’habitants - sans compter les touristes. La ville, fondée sur une oasis, se situe au coeur du désert du Mojave. A une heure de route, direction sud-est, à la lizière de l’Arizona, le Lac Mead fournit à Las Vegas la quasi-totalité de ses ressources en eau. Formé par le barrage hydrolique Hoover, construit au tournant des années 20 et 30 sur la rivière Colorado - une prouesse d’ingénieurie impressionnante - le lac ne peut plus subvenir aux besoins insolents de la capitale américaine du jeu.
Au coeur de l’Ouest américain, les ressources en eau posent problème. Et le phénomène s’accentue année après année. L’équation est simple : la population augmente toujours plus alors que l’approvisionnement de Los Angeles ou de Las Vegas diminue. Au point que certains spécialistes tirent la sonnette d’alarme. “Tôt ou tard, la Californie sera frappée par le même type de sécheresse sévère et prolongée que connaît l’Australie actuellement”, estime Rick Soehren, directeur adjoint au Département des ressources en eaux de l’Etat de Californie. “Ou bien nous serons prêts, ou bien l’économie et la vie quotidienne seront durement affectées”, poursuit-il. Pour 2009, les pertes économiques sont déjà estimées à 3 milliards de dollars. Les parlementaires du Golden State planchent d’ailleurs sur un plan historique, d’une réduction de 20% de l’utilisation d’eau par habitant à l’horizon 2020. Il faut dire que la situation est grave : le gouverneur Schwarzenegger a officiellement proclamé l’état de sécheresse pour la troisième année consécutive dès le mois de…février 2009.
“Pour les régions de Californie du Nord qui nous donnent la majorité de notre eau, le printemps a été le plus sec depuis que nous tenons des registres, a expliqué “governator”. Résultat, certains comtés et certaines villes rationnent l’eau, les constructions sont arrêtées et l’irrigation ralentie. Nous devons reconnaître la sévérité de la crise”, a-t-il clamé. Le républicain a même insisté auprès des media locaux sur l’urgence de revoir de fond en comble les infrastructures d’eau dans l’Etat de Californie. “Cette sécheresse nous rappelle que nous devons améliorer nos infrastructures. Rien n’est plus vital que de protéger notre économie, notre environnement et notre qualité de vie. Nous devons travailler ensemble pour nous assurer que la Californie ait une eau propre et suffisante, non seulement aujourd’hui, mais aussi dans vingt, trente, ou quarante ans”, a conclu Arnold Schwarzenegger. Même le gouvernement fédéral y est allé, récemment, de son signal d’alarme. Deux ministres de Barack Obama, Ken Salazar et Tom Vilsack, des pontes du Parti démocrate et respectivement chargés de l’Intérieur et de l’Agriculture, ont publié un communiqué commun sur “la gravité de la situation en Californie”, annonçant la création d’un comité d’action (le “Federal Drought Action Team”), travaillant main dans la main avec les fonctionnaires californiens. Une initiative suffisamment rare aux Etats-Unis pour la souligner.
“La sécheresse est causée par plusieurs facteurs simultanés, analyse David Hassenzahl, directeur du département Environnement de l’Université du Nevada, à Las Vegas. Le manque de précipitations n’alimente plus les nappes phréatiques et surtout réduit la calotte neigeuse de la Sierra Nevada, dont la fonte au printemps alimente le bassin de Los Angeles par un système d’acqueducs. Deuxièmement, l’utilisation abusive de l’eau par l’agriculture intensive assèche les réserves en sous-sol. Et enfin il faut ajouter le réchauffement climatique, dont on n’a pas encore tout à fait mesuré l’impact à long terme”.
La seconde moitié de l’équation est encore plus simple : la frontière de l’Ouest attire de plus en plus d’Américains, en particulier en provance du Midwest. Ces dix dernières années, l’Ouest a connu un taux de croissance de sa population de 12,1%, soit quatre points de plus que la moyenne nationale. Surtout, les quatre Etats du Sud-Ouest ont vu leur population augmenter de façon spectaculaire : Nevada : +30%, Arizona : + 26,7%, Utah : + 22,5%, Californie : +8,5% (source : U.S. Census). Los Angeles, aujourd’hui une métropole de 13 millions de résidents, continue d’étaler inexorablement ses tentacules. A East L.A., le plus grand quartier latino des Etats-Unis, ou à South L.A., un quartier défavorisé africain-américain, l’accès à une eau saine et potable n’est pas toujours garanti ! Ce fut d’ailleurs l’un des chevaux de bataille du maire démocrate Antonio Villaraigosa avant son arrivée au pouvoir voici quatre ans et demi.
Les enjeux sont désormais clairs, connus et soulignés par les autorités : rationnement de l’utilisation de l’eau, tensions sociales dans les quartiers défavorisés, refonte de la politique environnementale…et remise en cause de l’agriculture intensive, ressource économique essentielle de l’Etat le plus riche d’Amérique : à elle seule, la Californie produit plus de la moitié des fruits et légumes du pays. Les pertes économiques liées à la sécheresse et à la mauvaise récolte s’élèveraient à près de deux milliards de dollars, uniquement pour l’année 2009 (source : Environment news service). “Bref, ce ne sont pas des enjeux à moyen ou long terme, prévient David Hassenzahl. Le défi doit être relevé maintenant”.
Les agriculteurs sont pointés du doigt : l’irrigation des fermes à pertes de vue dans la vallée centrale de la Californie et dans…le désert de l’Arizona serait hors de contrôle. “Nous avons effectivement un grand problème dans ces zones-là, affirme John Krist, directeur du Farm Bureau du comté de Ventura (Californie). Chez nous, entre Santa Barbara et Los Angeles, où nous produisons essentiellement des fraises et des framboises, nous avons beaucoup de ressources en eau souterraine. Mais un peu plus au Nord, c’est un souci quotidien”. Le Farm Bureau, une organisation indépendante, tente d’enseigner aux agriculteurs “une meilleure utilisation de leur système d’irrigation. Il y a beaucoup trop d’eau de gâchée, qui s’écoule là où il ne faut pas”, renchérit-il. L’eau, déjà chère (environ 15 dollars pour 1230 m3 pour les agriculteurs et jusqu’à 450 dollars pour 1230 m3 en zone urbaine, selon des réglementations locales très compliquées), “va augmenter très vite”. Selon John Krist, il est indéniable qu’à moyen terme “on verra des exploitations disparaître”. “Les fermes seront en concurrence avec les villes. Car le problème est finalement simple : il n’y aura tout simplement pas assez d’eau pour tout le monde !”, lâche-t-il.
Car l’alimentation en eau des grandes métropoles est d’ores et déjà un casse-tête pour les autorités locales (villes, comtés, Etat). A Los Angeles, le problème sera criant à court terme. A Las Vegas, c’est déjà le cas aujourd’hui. Il suffit de voir le niveau du Lac Mead, qui baisse d’année en année, laissant ses traces blanches sur la paroie calcaire du canyon. Et le si le niveau baisse trop, le barrage Hoover, qui alimente en électricité L.A. et la Californie du Sud notamment, pourrait bien avoir un rendement moindre…les problèmes s’enchaîneraient en cascade. “Pour Las Vegas, les autorités publiques sont actuellement en négociation avec certains propriétaires du nord du Nevada, analyse David Hassenzahl. C’est le “watergrab” : la réallocation des sources souterraines, au profit de la ville mais à la défaveur des fermiers locaux. Les discussions sont tendues”. Avec une question sous-jacente : quel prix sera fixé ? Par extension, avec moins d’eau disponible, son coût devrait considérablement augmenter dans les toutes prochaines années.
Alors quelles solutions ? Le plan de sauvetage prévu par la Californie se base surtout sur la réduction de l’utilisation de l’eau, notamment en zone urbaine. Moins 20% par tête, donc. Actuellement, les 38 millions de Californiens consomment 727 litres d’eau par jour et par personne - il s’agit d’une moyenne de l’utilisation résidentielle, commerciale et industrielle. L’objectif est d’atteindre le niveau de 583 litres par jour et par personne dans onze ans. Certains experts, comme Bob Wilkinson, de l’Université de Californie à Santa Barbara, estiment que l’on pourrait même descendre à 30% en quelques années. Question de prise de conscience et d’habitudes. Par ailleurs, les parlementaires californiens et le gouverneur sont actuellement engagés dans un bras de fer sur la possibilité de construire plusieurs barrages, notamment au niveau du delta de la Sacramento River, au Nord de l’Etat. La bataille a tourné au vinaigre au mois d’août dernier, au moment de la discussion d’un emprunt pour de tels grands travaux. “Je ne peux pas signer un accord-paquet sur l’eau s’il n’inclut pas d’emprunt pour financer nos infrastructures pour étendre nos capacité de stockage d’eau - souterraine et en surface - et qui garantira la conservation, la restauration de l’écosystème et la qualité de l’eau”, a déclaré Arnold Schwarzenegger dans une lettre solennelle aux élus. Les républicains, soutenus par les grandes exploitations agricoles, veulent en effet un barrage à l’Est de Fresno. Un projet qui hérisse le poil des écologistes…mais que les démocrates acceptent d’envisager, “tant que tout est négocié avant”, selon Darrel Steinberg, leader du “parti de l’âne” au Sénat local. La bataille ne fait que commencer, mais la prise de conscience est bien réelle au niveau politique.
David Hassenzahl préfère lui aussi retenir le scenario optimiste et souligner l’espoir lié à l’avancée technologique, et en particulier la désalinisation de l’eau de mer à grande échelle. “C’est coûteux, mais c’est une piste à prendre très au sérieux”, estime David Hassenzahl. “Mais il y a déjà pas mal de solutions techniques existentes. Dans le Nevada, le paysage des parcours de golf changent, poursuit l’universitaire. Plutôt que d’avoir des arbres et de la pelouse partout, le paysage est désormais désertique, avec de l’herbe seulement sur le green final, autour du trou ! Je pense que les Américains comprendront qu’ils ne peuvent plus avoir leur pelouse devant leur maison et qu’ils s’habitueront à d’autres types de décoration”. Quant au recyclage de l’eau, il fonctionne bien. Tous les hôtels de Las Vegas utilisent d’ailleurs cette technique. Et oui, les fontaines du Bellagio n’abusent rien : c’est de l’eau recyclée. Las Vegas, modèle d’utilisation des ressources ? Le comble !



