A San Francisco, une Française règle son compte à “Mein Kampf”
Par Isabelle Boucq | 11/02/2010 | Catégorie: Culture, Humeur du Jour
Lorsque sa fille de 17 ans lui tend une traduction originale de Mein Kampf trouvée dans la bibliothèque d’amis, la peintre et photographe Linda Ellia sait qu’elle doit répondre par un acte de résistance. Après trois mois difficiles pendant lesquels le livre l’obsède, elle se saisit d’un marqueur comme d’une arme et dessine une femme qui hurle sur une page. Puis elle écrit un poème sur une autre page.
« J’ai posé mes mots contre ses mots car les déportés n’avaient pas pu. Je voulais refaire le livre, détruire ses écrits », explique Linda Ellia, au milieu de l’exposition Our Struggle/Notre Combat au Contemporary Jewish Museum à San Francisco (du 11 février au 8 juin). « L’art est abstrait et éphémère, mais c’est une arme redoutable et pacifiste. »
L’artiste ressent une telle libération en détournant les pages du livre qu’elle décide de partager l’expérience avec d’autres. Certains sont des artistes engagés qu’elle apprécie : le dessinateur d’origine yougoslave Enki Bilal, le sculpteur et peintre allemand Jonathan Messe ou le peintre français Gérard Garouste. Mais aussi des inconnus qu’elle va rencontrer dans la rue et des victimes de persécution. Sa fille se saisit d’une page et produit sa première œuvre qui déclenchera son envie de faire les Beaux-Arts.
Un de ces contributeurs la met en contact avec le Seuil qui publie en 2007 un recueil de 600 pages sous le titre Notre Combat. L’artiste a méthodiquement catalogué les centaines de pages qu’on lui a renvoyées et connaît par cœur leur histoire. Suivra une exposition à Genève, puis aujourd’hui à San Francisco toujours grâce à des contacts qui se tissent.
« On m’a accusée de vouloir devenir célèbre ou de gagner de l’argent sur ce projet. Je ne veux pas toucher d’argent et j’ai créé une association qui aide les artistes engagés. Je signe sous le nom d’Aile », explique-t-elle en ajoutant que ce projet a changé sa conception de l’art.
En se promenant dans l’exposition, elle s’arrête devant les pages. Celle où tous les mots ont été découpés méticuleusement, celle sur laquelle une piéta tient dans ses bras un squelette, celle qui est encadrée d’un fil barbelé du camp d’Auschwitz, celle dont le papier a été malaxé et ne garde plus rien des mots originaux.
Devant ces pages d’une beauté austère d’une grande créativité et rarement égayées de couleurs vives, le visiteur ressentira peut-être la frustration de ne pas en savoir plus sur chaque artiste. Mais l’œuvre collective de Our Struggle/Notre Combat risque de hanter longtemps sa mémoire avec son message de paix surimposé sur un livre symbole de haine.
(Credit photo : Press image)
