Les statistiques ethniques : un non-débat aux Etats-Unis
Par Cécile Grégoriades | 22/02/2010 | Catégorie: Hebdo, Politique USLos Angeles (Californie) - France USA Media
Les statistiques ethniques n’ont pas bonne presse en France. Le commissaire à la diversité Yazid Sabeg a rendu en février un rapport préconisant l’instauration de ce qui est pudiquement appelé “la mesure de la diversité”, une initiative qui a du mal à faire consensus. Outre Atlantique, ce débat fait sourire. “Les Etats-Unis se définissent dès le début comme un pays racial en raison de son passé esclavagiste”, souligne Ken Prewitt, professeur de politique publique à l’université de Columbia. “Lorsque le pays a commencé à recenser sa population, en 1790, personne n’a eu l’idée de remettre en question la différenciation entre blancs, noirs et indiens”, ajoute l’universitaire.
2010 est l’année du recensement aux Etats-Unis, et comme tous les dix ans, la population va devoir cocher les cases ethniques du questionnaire. “On classifie les gens en fonction de cinq groupes raciaux différents : blanc, noir, rouge, jaune et brun, ce dernier terme ne renvoyant pas aux Hispaniques mais aux indiens natifs des îles du Pacifique”, explique Ken Prewitt, ancien directeur du Census Bureau, équivalent américain de l’INSEE.
“Negro” ou “niger”?
Si les statistiques ethniques ont toujours existé aux Etats-Unis, l’utilisation cette année du terme fortement connoté de “negro” dans le questionnaire, a créé l’émotion. Le mot n’est pas aussi fort que son cousin “niger”, considéré comme une insulte aux Etats-Unis, mais beaucoup estiment qu’il n’est plus approprié. “Le terme de “negro” est proposé aux côtés de ceux de “Black” et “African American” car certaines personnes se reconnaissent davantage sous ce terme que sous les autres. Il a donc sa légitimité dans le questionnaire” indique Jeff Passel, démographe au Pew Hispanic Center.
Une polémique qui montre que même au pays de l’affirmative action, les statistiques ethniques ne sont pas une science exacte : “la notion de race n’est pas un concept biologique, c’est un concept éminemment social”, souligne Jeff Passel. En 1790, la population américaine n’avait le choix qu’entre “blanc libre”, “personne de couleur libre” ou “esclave”. Au fil des années, le recensement s’est enrichi du terme de “mulâtre” désignant toute personne “ayant une proportion de sang noir”. La deuxième moitié du 19ème siècle voit l’apparition des termes “Chinois” et “Japonais”, suite à la vague d’immigration asiatique de l’époque.
L’influence des vagues d’immigration
Tout au long du 20ème siècle, le questionnaire du recensement connait de nombreux changements quant à la terminologie utilisée pour décrire les origines de la population américaine. L’afflux régulier d’immigrés en provenance de pays d’Amérique latine mais aussi la reconnaissance officielle des différentes tribus indiennes se reflète dans les questionnaires successifs. Puis à partir des années 60, la classification de la population sur des critères ethniques devient peu à peu un instrument de mesure de la discrimination.
“Si on constatait que le corps étudiant était composé à 90% d’hommes et à 10% de femmes, on se dirait qu’il y a quelque chose qui ne va pas et qu’il faut mettre en place des mesures pour favoriser un recrutement plus homogène, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les minorités ethniques?”, interroge Ken Prewitt. Pour cet universitaire, les données du recensement sont une référence nécessaire sur laquelle s’appuient les pouvoirs publics pour orienter leurs programmes : “le recensement permet de mesurer si certains groupes sont systématiquement discriminés dans des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, le marché du travail, la politique…etc.”
Il n’est pas surprenant de constater que Ken Prewitt rejoint les conclusions du rapport Sabeg : “il est clair qu’il existe en France des disparités énormes dans les domaines du travail ou de l’éducation et que ces disparités sont liées à l’origine nationale. Doit-on avoir recours à un vocabulaire racial pour mesurer et palier à ces discriminations? Il faut en tout cas faire le constat qu’il y a des injustices et que pour clairement les identifier, il faut avoir un moyen de les mesurer.”

