“Phèdre” à la conquête de l’Amérique
Par Isabelle Boucq | 05/02/2010 | Catégorie: Culture, Humeur du JourJusqu’au 7 février, l’American Conservatory Theater (A.C.T.) de San Francisco (Californie, Ouest) donne “Phèdre”. Pendant près de deux heures sans entracte, les spectateurs américains suivent jusqu’à son dénouement tragique la célèbre pièce de Racine qui met aux prises le roi athénien Thésée, sa reine Phèdre et son beau-fils Hippolyte.
Comme l’explique Carey Perloff, la très francophone metteur en scène de la pièce, « C’est une pièce française jouée par des acteurs canadiens pour un public américain au sujet de personnages grecs. » Cette adaptation basée sur une nouvelle traduction de Timberlake Wertenbaker a d’abord été jouée au Stratford Shakespeare Festival en Ontario. La troupe canadienne a fait le voyage à San Francisco pour trois semaines de représentations.
Seana McKenna, l’actrice canadienne qui joue le rôle de Phèdre, raconte sur le blog du théâtre qu’elle s’est retrouvée à expliquer la pièce en détail à un agent de l’immigration avant de pouvoir prendre l’avion pour les Etats-Unis. L’homme semblait véritablement intéressé par l’histoire, la disparition de Thésée, le fait que Phèdre se donne la mort. La preuve que les bonnes histoires traversent le temps.
Tom McCamus qui joue Thésée et Sean Arbuckle qui joue Théramène se disent épatés par la réaction du public, y compris une salle pleine de lycéens qui leur a semblé fasciné par la pièce et pleins de questions tout à fait à propos pendant la discussion qui a suivi.
Si Molière est souvent joué aux Etats-Unis, « il est triste que nous connaissions si peu les tragédies françaises », déplore Carey Perloff qui s’est attachée à réparer cette injustice. La presse est enthousiaste : « Une expérience théâtrale palpitante » pour le San Francisco Examiner ou « Une mise en scène frappante…une chance plutôt rare dans ce pays de voir l’un des grands classique » pour le San Francisco Chronicle.
Le New York Times est moins tendre, particulièrement avec la traduction. « Le texte de Madame Wertenbaker, qui conserve toute la rigidité de l’original de Racine, mais pas son lyrisme, réussit à exciser beaucoup de l’intensité poétique et de l’émotion sauvage de l’histoire », écrit Chloe Veltman.
A vous de juger sur quelques vers célèbres. « Everything hurts, harms, conspires to harm me » pour « Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire » (I, 3, v. 161). Ou bien encore “I saw him, I blushed, I went pale, transfixed and a torment swept through my trembling soul” pour “Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue » (I, 3, v. 273-274).
Quelques milliers de San Franciscains, la plupart pour la première fois, ont rencontré Racine et Phèdre. C’est déjà un exploit.
