Marée noire : l’attente angoissée sur le Delta du Mississippi
Par Coralie Garandeau | 03/05/2010 | Catégorie: Hebdo, Slideshow, SociétéLa Nouvelle-Orléans (Louisiane) - France USA Media.
La marée noire en Louisiane n’est pas encore visible. Quelques traces irisées, deux oiseaux mazoutés recueillis ce week-end, une flotte entière de bateaux de pêche immobilisés par précaution. Impossible pour l’heure de dire quand la nappe de pétrole viendra inonder les marécages de cette lagune naturelle.

« On arrête pas de dire que ça va arriver, mais pour l’instant personne ne peut prédire ce qu’il va se passer ». Jack Bohannan responsable du parc naturel du Delta, ne veut pas hurler au loup. Tout juste débarqué de son petit hors-bord, il revient de superviser une équipe pour rallonger les 270 000 pieds de barrières flottantes déjà existantes, en plein milieu de la rivière Mississipi. « On installe un deuxième type de barrière, dont la matière absorbe le pétrole. On fait tout ce qu’on peut pour éviter le pire ». La tempête qui continue de se renforcer durcit la tâche des travailleurs et fragilise l’étanchéité des longues bouées oranges.
L’enjeu : protéger les 17 000 nids de pélicans bruns, espèce d’oiseaux migrateurs déjà fragilisés par Katrina, qui pondent dans les branches hautes des mangroves. « S’ils sont touchés par le pétrole les adultes pourraient s’enfuir mais les nouveaux-nés en seraient incapables. On espère que les barrières vont resister aux fortes marées. Nous n’avons pas de réponse adéquate » reconnaît Jack.
L’écosystème fragile des bayous – ce méandre de canaux marécageux – rend possible tout scénario catastrophe. Jeff Dorson, membre de la Société des Animaux de Louisiane, passe ses journées à attendre le pire. « L’impact va être horrible sur la faune et la flore. L’écosystème du delta est très fragile, on a des zones d’eau et de racines mêlées qui risquent de retenir le pétrole, juste là où les crabes, les crevettes viennent déposer leurs œufs ».
Odeurs de fruits de mer mêlées à celles de pétrole. Une petite route bordée de canaux longe des raffineries, des bateaux échoués et des pêcheries. Quelques pêcheurs profitent de leur repos forcé pour retaper leurs embarcations. Depuis samedi matin, toute pêche leur est interdite dans la zone sud-est de la rivière Mississipi. Pour Ross, pêcheur de crevettes, la saison de la pêche qui dure de mai à décembre, n’aura pas eu le temps de commencer. « On peut gagner en moyenne 245 000 $ sur 6 mois. J’ai empoché une fois 460 $ en une seule nuit, si tu fais du requin ça rapporte encore plus ». Ross fait partie des 23 000 pêcheurs à vivre des richesses piscicoles du delta. Grâce au Golfe du Mexique, la Louisiane récolte un quart de la consommation des américains en fruits de mer et poissons.

L’explosion de la plateforme vient assombrir la vie déjà modeste de beaucoup de ces travailleurs dépendant de la mer.
Ils ont seulement l’espoir d’échanger un mal pour un bien. Depuis 3 jours, BP invite tous les propriétaires de bateaux à se joindre à l’effort pour contenir la nappe de pétrole. Réunis dans le gymnase du collège de Boothville, à quelques kms au nord, des centaines de travailleurs affluent, en bottes, la mine grave. « Vous êtes les mieux placés puisque vous connaissez les méandres du bayou comme votre poche » lance le représentants des pêcheurs de crevettes. Sur le grand écran un documentaire est projeté, première étape de la formation de ces sauveteurs improvisés. Chaque volontaire est rémunéré par la compagnie pétrolière de 1150 à 1500 € par journée de 12 h selon la taille du bateau, une somme qui lui sert aussi à payer son équipage. Comme tous les autres, Ross a récupéré un épais contrat qu’il doit lire et signer. « Ce n’est pas de ma faute mais c’est mon problème maintenant. Il n’y a pas de boulot en ce moment, il y a une crise et si on nettoie pas ça, on est foutus », dit-il.
Dans les différentes réunions de crise, les visages sont tendus et la colère assez visible. Incriminée, la compagnie British Petroleum, que les pêcheurs accusent d’avoir trop attendu pour agir, ou de ne pas employer les bons moyens pour enrayer la fuite. « Les barrages flottants ne sont pas suffisants, pourquoi ils ne feraient pas exploser le puits avec un sous-marin ? » lance un homme. « Tout est à envisager » répond sans se démonter la porte-parole des Gardes Côtes.
Partout la coopération entre les équipes locales et BP s’affiche de façon harmonieuse. La région doit aussi beaucoup au pétrole, autre richesse de la Louisiane. « Surtout ne nous punissez pas. Mettez en place des réglementations, mais n’interdisez pas les forages en mer » répète le président du comté à l’attention des organismes fédéraux.
Ni BP, ni l’état de Louisiane, ni les spécialistes scientifiques dépêchés expressement de Washington n’ont la solution miracle pour retenir l’énorme fuite qui continue de sortir des profondeurs à un rythme de 800 000 litres par jour.
L’image d’une communauté soudée par la tragédie commence à se dessiner. « On reçoit un nombre impressionnant d’appels de gens qui se portent volontaires pour aider avec leurs bateaux, seulement pour le moment personne ne sait quoi faire de cette aide » admet la responsable d’une ONG spécialisée sur les richesses marines. Face à cette véritable bombe à retardement, l’attente est douloureuse.