Immigration : l’Arizona franchit-il les bornes ?
Par Guillaume Serina | 16/07/2010 | Catégorie: Hebdo, Politique US, SlideshowLos Angeles (Californie) - France USA Media.
Julie Guillaume.
Les observateurs s’y attendaient. La Maison Blanche hésitait. Le président Barack Obama a finalement décidé la semaine dernière d’attaquer en justice l’Arizona pour contester la loi anti-immigration clandestine votée en avril dernier par cet Etat du Sud-Ouest.
L’Etat fédéral estime en effet que cette loi n’est pas constitutionnelle. Le gouvernement rappellait la semaine dernière que, dans ce domaine, les Etats-Unis ont pour mission d’arrêter des « criminels, des membres de gangs, des trafiquants de drogue et tous ceux qui posent problème à la sécurité nationale ».
La loi de l’Arizona se montre, elle, bien plus souple. Elle donne pour mission aux agents d’arrêter les personnes suivant leur faciès ou leur comportement. Plus précisément, ceux pour qui ils auraient une « suspicion raisonnable » d’être clandestins.
« Cette loi est tout à fait constitutionnelle », se défend Jan Brewer, gouverneur républicaine d’Arizona - frontalier du Mexique - « elle apporte un complément à la loi fédérale. C’est une réaction raisonnable à l’inaction du gouvernement ».
En avril dernier déjà, l’Etat d’Arizona s’était aussi fait remarquer en votant une loi permettant à toute personne majeure, donc de plus de 21 ans, de porter une arme dissimulée. Bien que conforme au second amendement de la Constitution américaine, cette loi s’applique ici sans qu’aucune vérification du casier judiciaire ne soit exigée ni même entraînement au port d’armes.
Cette politique accrue en matière de lutte contre l’immigration clandestine est évidemment bien perçue par le congrès local, largement dominé par les Républicains. A l’inverse, elle suscite inquiétude et colère chez ceux que l’on appelle les « chicanos », les Américains originaires du Mexique.
Plus largement, cette quasi-rébellion de la part de l’Arizona pourrait bien devenir un enjeu électoral fédéral.
A quatre mois du renouvellement partiel du Sénat américain et complet de la Chambre des représentants, l’immigration fait figure de thématique clef. En voulant contrer cette loi, Barack Obama envoie un signal fort à l’attention des Latinos, qui avaient largement voté pour lui en 2008, mais qui le veulent voir tenir sa promesse de campagne. A l’inverse, le président des Etats-Unis se met peut-être à dos les 57% d’Américains favorables à cette loi d’un nouveau genre.
Le premier grand discours du président Obama sur l’immigration ne remonte qu’au 1er juillet dernier. Ce jour-là, il a demandé aux élus républicains de l’aider à faire passer sa réforme. Cette dernière prévoit d’accroître la surveillance aux frontières. La Maison Blanche souhaite également que les illégaux arrêtés s’acquittent d’une amende, apprennent l’anglais et restent aux Etats-Unis.
En attendant, le caractère constitutionnel de la loi de l’Arizona sera jugé le 22 juillet, à Phoenix. L’audience déterminera si cette loi doit être appliquée ou abrogée. Elle devait théoriquement entrer en vigueur le 29 juillet prochain.
Eclairage : « Cette loi peut déboucher sur des abus »
Entretien avec Curtis Pierce, avocat à Los Angeles et spécialiste des lois sur l’immigration.
Peut-on affirmer, comme Washington entend le prouver, que la loi relative à l’immigration clandestine votée par l’Arizona est anticonstitutionnelle ?
Il est impossible d’affirmer cela. A priori, bien sûr, on serait tenté de dire que cette loi va à l’encontre de la Constitution américaine puisque la question de l’immigration est strictement du ressort fédéral. Mais on ne peut que constater à l’inverse qu’en réalité, elle ne modifie pas la loi américaine. Comme le précise d’ailleurs la gouverneur de l’Arizona, elle la complète.
Est-ce à dire qu’il est aujourd’hui impossible de savoir si cette loi sera finalement stoppée ?
Impossible, en effet. Les avis divergent selon les observateurs. Même Barack Obama a semblé hésiter avant de se lancer dans cette bataille juridique. C’est dire ! Il faut donc désormais attendre la décision de la Cour Suprême.
Comprenez-vous néanmoins que le pouvoir fédéral américain ait pu en arriver à cette extrémité ?
Bien sûr. Barack Obama redoute des dérives, et il a raison. Selon moi, cette loi peut déboucher sur des abus liés au délit de faciès. Notamment pour des Américains réguliers, légaux, et qui sont par exemple d’origine mexicaine. Un agent pourrait très bien se dire « tiens, cet homme n’a peut-être pas de papiers. Arrêtons-le ». Ce pourrait malheureusement entrer dans ce que cette loi définit comme étant une « suspicion raisonnable ».
Doit-on pour autant blâmer l’Arizona qui cherche simplement à résoudre un problème propre aux Etats frontaliers américains ?
Je ne crois pas, non. Si l’Arizona en est arrivé là, c’est parce que l’Etat fédéral ne fait pas assez pour lutter contre l’immigration illégale. En ce sens, cette loi ne me surprend pas beaucoup. Elle est même compréhensible, en réalité. La solution serait que Washington prenne des mesures concrètes pour calmer la situation. Je pense par exemple aux personnes qui emploient des clandestins. Il faudrait accroître les contrôles et les sanctions. Il faudrait également envoyer plus d’agents aux frontières pour calmer les tensions.
Craignez-vous enfin que cette loi propre à l’Arizona donne des idées à d’autres états frontaliers américains ?
Il y a des rumeurs en ce sens, en effet. Il semblerait que cette loi fasse tâche d’huile. Mais je ne sais pas précisément quels sont les états concernés.


