11-Septembre : ces malades qu’on ne veut pas voir

Sep 16th, 2011 | By | Category: Hebdo, New York, Slideshow, Société

New York – France USA Media.

Il y a dix ans, chaque responsable politique allait de sa photo avec un  pompier ou un policier intervenu dans les décombres fumants des tours jumelles. Aujourd’hui, tombés malades, ces « héros » s’estiment oubliés. Ils n’ont même pas été conviés aux commémorations du 10ème anniversaire de la tragédie.

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Il était une fois, Alex Sanchez était considéré comme un héros. Le 12 septembre 2001, cet employé d’une société de maintenance a été dépêché à Ground Zero pour aider à l’assainissement des bâtiments alentours. Il a passé sept mois à en réhabiliter les systèmes d’aération et dépoussiérer les locaux. Pris dans le moment, il était bien loin de douter qu’il respirait tous les jours les émanations toxiques qui s’echappaient des montagnes de débris non loin de là. Les toxines ont attaqué ses poumons, ses yeux et sa gorge. Il assure devoir prendre 23 médicaments différents.

Aujourd’hui, il est furieux. Il vient d’apprendre que les secouristes, pompiers, policiers, ferronniers, nettoyeurs et autres personnels tombés malades à cause de leur intervention dans les ruines du World Trade Center ne seraient pas invités aux cérémonies commémoratives de ce dimanche à Ground Zero. La Mairie de New York évoque un problème de place et rappelle qu’ils n’ont pas été invités aux cérémonies précédentes. Sanchez n’en a cure et crie au « complot ». « Je l’ai ressenti comme un autre complot pour nous cacher. C’est très décourageant. Toutes les cultures honorent ceux qui montent en première ligne, mais pas l’establishment politique américain » déplore-t-il. Dépité, il organisera samedi son propre rassemblement dans une salle des fêtes du Queens.

Dix années de désillusions

Pour certains  first responders (les « premiers sur les lieux »), la déconvenue est la cerise sur le gâteau de dix ans de désillusions et de frustrations. Ils citent la bataille pour le passage de la loi Zadroga comme preuve de cette descente aux oubliettes. Cette loi adoptée en janvier 2011 par le Congrès au terme de plusieurs années de débats et de déconvenues institue un système de compensation et de prise en charge médicale pour les individus dont la santé a été affectée par les attentats. La victoire a laissé un goût amer: les responsables d’associations de malades ont critiqué Barack Obama pour son silence autour du projet de loi et reproché aux législateurs d’avoir méconnu l’urgence de la situation – 50.000 professionnels et volontaires sont intervenus dans les ruines des tours et officiellement 813 d’entre eux sont déjà morts des suites de maladies contractées sur place. Le texte final est moins ambitieux que la version initiale, jugée trop coûteuse (7.4 milliards de dollars) par le Sénat. Ainsi la loi prévoit que financement alloué au suivi des maladies liées au 11-Septembre sera assuré pour cinq ans au lieu de dix, pour faire des économies. En outre, un fonds de compensation qui doit financer le manque à gagner salarial des malades a été institué jusqu’en 2016 et non 2031, la date voulue par les sponsors de la loi.

Autre déconvenue : en juillet dernier, l’administrateur des fonds débloqués par la loi a indiqué dans un rapport que les cancers ne seraient pas inclus dans la liste des maladies couvertes, malgré une récente étude du Fire Department de New York qui montre que les pompiers ayant travaillé dans les décombres sont 19 fois plus susceptibles de développer un cancer que leurs collègues non exposés.

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Ils citent aussi leur victoire difficile contre la Ville de New York en novembre 2010. Peu après les attentats, 10.000 malades ont déposé une plainte collective contre plusieurs agences municipales, estimant qu’elles n’avaient pas pris les mesures nécessaires pour les protéger. Si la ville a finalement accepté de leur verser 625 millions de dollars, les négociations ont été longues et douloureuses, marquées par des polémiques sur la rémunération des avocats et l’allocation des fonds.

Kenneth Specht, un pompier qui se bat contre un cancer de la thyroïde depuis son intervention dans les ruines des tours, compare les « first responders » aux vétérans du Vietnam, tantôt adulés tantôt accueillis avec hostilité à leur retour aux Etats-Unis. « Nous avons la chance dans ce pays d’avoir la possibilité d’aspirer au bonheur et d’être responsable que devant nos familles. Mais on oublie rapidement que sans le sacrifice de nos vétérans et de nos pompiers, cela ne serait pas possible. Comme nos anciens combattants, l’Amérique a oublié ses pompiers. »

« De faibles pleurnichards »

Ce changement d’attitude révèle un rapport complexe entre la société américaine et ses héros, selon Elisabeth Anker, professeur au Department de « American Studies » de George Washington University. La glorification des first responders s’inscrivait dans la rhétorique « mélodramatique » d’exaltation de la force et du courage qui s’est développée dans le discours politique après les attentats. Mais quand les considérations financières et politiques ont pris le dessus, les « héros » se sont éloignés du scénario. « Ils n’étaient plus des héros puissants, mais de faibles pleurnichards », résume-t-elle.

« On assiste aujourd’hui à la dé-héroïsation des first responders. Juste après les attentats, ils étaient considérés comme de grands héros américains. Leurs actions étaient généreuses. On a fait d’eux des figures mythiques. Mais les années sont passées, ils sont redevenus humains. Ils sont tombés malades. Ils ont réclamé réparation. Ils ne s’inscrivent plus dans ce discours héroïque de l’après-11-Septembre. »

Bloomberg Kelly

Le Maire New York Michael Bloomberg leur a bien promis une cérémonie à part à une date ultérieure. Un geste que certains saluent. C’est le cas de Glen Klein, un officier de police atteint de problèmes respiratoires et gastriques, membre de la Fondation FealGood , qui vient en aide aux malades du 11-Septembre. « Au début, je l’ai ressenti comme une claque de plus, mais après être allé à Ground Zero, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de place. »

Interrogé sur l’indifférence de l’opinion publique face à cet épisode, il répond : « Dans ce pays, les gens se lèvent, vont au travail et retournent se coucher. Ils ne sont pas intéressés par ce qu’il se passe dans le reste du pays. Beaucoup d’Américains n’ont pas conscience que nous sommes tombés malades. »

Crédit photos : Alexis Buisson/France USA Media et UPI.

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